nous avons vu…

« Sandrine » par La Compagnie Pôle Nord au Théâtre-Studio d’Alfortville / Avec Lise Maussion et Damien Mongin

1h30 dans la vie de Sandrine, trieuse de verre.

Seule dans sa maison, toute petite, sans superflu, juste une table bleue, un tabouret bleu, un bidet bleu, sur un sol blanc, devant un bout de mur blanc. D’ailleurs, rien de superflu dans la vie de Sandrine : le tri de verre 6jours par semaine, quelques coups de téléphone à sa mère, les courses au supermarché, une sortie de temps en temps dans la boîte du coin gratuite le mardi pour les filles. Tout est calme et réglé. Au milieu de ce quotidien monotone, la voix de Sandrine s’élève, aiguë, offensive mais retenue. D’abord Sandrine fait un peu peur, avec cette voix, cette démarche à la fois branlante et assurée, mais elle fait rire aussi parce que dans sa vie très réglée, parfois, elle déborde, elle éclate, comme lorsqu’elle brise un pot de cassoulet sur la tête d’un enfant braillard au supermarché.. Et puis arrive le nouveau voisin, Jean-François, cuisiniste chez Mobalpa. Fraîchement divorcé, accueillant ses enfants le week-end, Jean-François passe de temps en temps chez Sandrine. Sympathique et même carrément gentil, il tente de maintenir une union familiale, il discute avec sa voisine, et regarde à chaque fois par la fenêtre de chez Sandrine vers sa maison à lui. Quand il va chez Sandrine, il prend du recul. Nous aussi, on prend du recul chez cette jeune femme. On rentre chez elle, elle nous emmène à l’usine de tri de verre. Elle prend littéralement de la hauteur sur les mezzanines du théâtre-studio d’Alfortville pour nous raconter sa journée de travail, accompagnant son récit de gestes rapides et saccadés pour ôter les déchets qui passent devant elle sur le tapis et en le ponctuant de courtes adresses à sa collègues Laetitia. Lorsqu’elle redescend, ses pieds sont trempés. Puis l’eau monte jusqu’aux genoux et même jusqu’à la tête. Sandrine se noie, tout doucement. Et pendant que Jean-François danse et chante en boîte de nuit, Sandrine, elle, est submergée.

Une immense poésie se dégage de ce personnage féminin porté avec un immense charisme par Lise Maussion. Alliée à un Jean-François (Damien Mongin) tout en humilité et douceur, Sandrine nous offre un moment de pure émotion, à la fois fascinant et déstabilisant. Un peu comme devant « Strip Tease » sur France 3. On rentre dans une intimité quotidienne de gens qu’on ne connaît pas. Il ne se passe pas grand chose, mais on se prend à être touché profondément, à aimer ces gens ; et puis lorsque c’est fini, la relation se termine aussi, et un petit deuil s’installe. Je suis sortie du théâtre-studio en petit deuil. Mais j’ai AIMé Sandrine.

« Kean ou Désordre et Génie » d’après Alexandre Dumas et Heiner Müller, Par Frank Castorf à l’Odéon théâtre de l’Europe

4h de spectacles divisés en 2 actes.

Un premier tout empreint de bienséance et de désirs contenus. Sur scène, une société aristocratique anglaise rigide et qui s’ennuie. Au milieu, Kean, l’acteur, déambule dégingandé à la recherche désespérée de sensations fortes. Sur fond d’intrigue vaguement politique liée à des secrets d’alcôve, cette première partie en demi-teintes laisse entrevoir par instant des images fortes qui laissent présager de ce qui pourrait se passer au second acte. Des interludes musicaux (guitare électrique, harmonica, chant) distillent le rock et le déséquilibre au milieu des salons figés de la haute société et viennent souligner la fragilité de leur équilibre branlant. Kean prend le micro, rock star, hybride de Bowie et Jagger ; Kean chante, danse, bouge bizarrement, sort de l’ordinaire et commence à fasciner.

« INTERVAL »

Le second acte reprend, comme un second souffle. Les spectateurs les plus réticents ne sont plus à leurs fauteuils, une atmosphère détendue s’est emparée de la salle. Kean nous regarde. Les parents sont partis ? La vraie fête peut commencer alors ! Toute l’action se passera désormais hors des salons aristocratiques, dans la coulisse, dans la loge de l’artiste. La folie s’empare de Kean. Tiraillé entre sa liaison avec la comtesse Koefeld et la protection qu’il offre à la jeune Anna Demby, Kean endosse tout les rôles. Son corps si droit, si grand, si blanc au premier acte se noircit peu à peu, puis entièrement sous le prétexte de jouer Othello. Mais il ne veut pas jouer ce soir! Il n’est pas Othello, il est Falstaff et hurle les mots de Richard III, il est Roméo, il est Hamlet, il est tous les héros de Shakespeare… il est épuisé. Il offre son corps au théâtre comme on le donne à la science, pour lui faire subir toutes les expérimentations. Les femmes aussi veulent son corps. Les femmes, ici, sont fortes. Tantôt en se battant pour sauvegarder l’honneur de leur famille, tantôt en fuite pour conquérir leur liberté.

Dans une scénographie à la fois grotesque et poétique, à la fois gigantesque et dérisoire, les personnages se rencontrent, s’entrechoquent, nous désarçonnent, nous déstabilisent, nous émeuvent. Kean est le roi sur cette scène, Kean est vivant !

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